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vendredi 3 octobre 2008

La rentrée de tm+

Concert de présentation de saison
de l'ensemble orchestral tm+
Samedi 11 octobre - 18 h 30
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Auditorium Rameau de la Maison de la Musique
8 rue des anciennes mairies - 92 000 NANTERRE
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par Christian Izorce



Comme nous vous l'annoncions lors de notre dernier article consacré à tm+, le concert de présentation de la nouvelle saison 2008/2009 aura lieu le 11 octobre prochain. Il permettra à Laurent Cuniot, directeur musical et chef de cet ensemble orchestral de détailler les étapes majeures de la saison qui commence...
Ce qui se fait traditionnellement au cours d'un concert dans le petit amphithéâtre Rameau de la Maison de la Musique et se conclut toujours de manière très conviviale, autour d'un verre. Occasion privilégiée pour le public de rencontrer les interprètes, leur chef, et les compositeurs associés.
Gratuit, mais à condition de réserver au 01 41 37 52 18 ou à l'adresse contact@tmplus.org.
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Une saison inouïe
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C'est sous ce qualificatif qu'est placée la programmation 2008/2009. C'est en tout cas une saison riche et variée que nous proposera l'ensemble. Tout d'abord en ce qui concerne les compositieurs joués. Un même concert pourra associer des noms aussi apparemment éloignés que ceux de Johannes Brahms, Jean-Philippe Rameau... Tristan Murail et Gérard Grisey. Nous découvrirons le moment venu quels liens les unissent... On y retrouvera également les talentueux Bruno Mantovani et Alexandros Markeas, compositeurs de notre temps avec lesquels Laurent Cuniot et l'ensemble ont développé au cours des années une véritable complicité.
Diversité aussi dans les lieux abordés : Nanterre bien sûr et quelques communes d'Ile de France, mais aussi la Finlande, le Danemark pour deux festivals (Odense et Copenhague), puis Tarbes, Reims, Beynes, Mâcon et Valenciennes...
Et il faut citer quelques rendez-vous qui s'annoncent majeurs : fin novembre, le programme Stupeur des Anges, libre association d'oeuvres en hommage à Olivier Messiaen ; Les 4 Jumelles, opéra-bouffe de Régis Campo, qui sera joué à plusieurs reprises et en plusieurs endroits, du 16 janvier au 10 mars ; Sprechcantando ou la couleur du point, soirée qui sera donnée le 9 avril à l'Espace de Projection de l'Ircam et qui associera le Pierrot Lunaire de Schönberg, ... sofferte Onde serene ... de Luigi Nono et une création d'Andrea Vigani. Enfin, signalons le programme très percussif du 29 mai, où le soliste Florent Jodelet sera une fois de plus mis à l'honneur.
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A suivre assidûment !

vendredi 29 août 2008

Deux coffrets consacrés à John Cage chez Brillant Classics

Who is afraid of John Cage ?

par Christian Izorce

John Cage au travail dans les années 40


Brilliant Classics, jeune label néerlandais désormais bien connu pour ses monumentales monographies à prix économique (Bach, Mozart, Beethoven, Brahms), s’intéresse également à l’œuvre de certains compositeurs contemporains.
Il en va ainsi de John Cage (1912 – 1992) et de ses œuvres pour piano préparé, toutes rassemblées sur trois CD dans un pack paru en 2007. Plus récemment encore, l’intégralité de son œuvre pour piano et voix, et de son œuvre pour piano et violon ont fait l’objet d’un même traitement chez cet éditeur.
Il convient de saluer cette initiative, assez étonnante d’ailleurs chez un éditeur qui vise initialement un assez large public.
Commençons notre parcours par le second coffret cité, qui propose un panorama d’œuvres finalement assez abordables, par contraste avec les pièces pour piano préparé dont la découverte nécessite sans doute une petite mise en condition.

Four Walls - Complete works for piano & voice and for piano & violin
Brilliant Classics 8850 – DDD (3 CD)

Réécoutés aujourd’hui, les "Four Walls" composés par Cage en 1944 ont quelque chose de prémonitoire. Il émane en effet de ces plages rythmées et dramatiques une impression d’autorité et de sobriété que l’on peut retrouver, quelques décennies plus tard, dans les improvisations d’un certain … Keith Jarrett, pour ne citer que lui. Le pouvoir de conviction immédiat que développe cette suite fait rapidement oublier que l’on écoute l’un des compositeurs les plus hardis de toute l’histoire de la musique. Toute de force contenue ne demandant qu’à se sublimer, l’interprétation de Giancarlo Simonacci est d’une majestueuse et sombre évidence.

Plus brillant et démonstratif que les "Four Walls", le Cage des "Seasons" (1947) joue ostensiblement dans la cour des Ravel et des Debussy. Le propos naturaliste y est sans doute pour quelque chose. Une très belle pièce, elle aussi susceptible d’enchanter de nombreuses oreilles.

"Nocturne" (1947) et "Six Melodies" (1951) se situent dans la même veine que celle du fameux "Quatuor à Cordes" où Cage abandonne notamment l’emploi du vibrato, ornementation typique de cette forme et qu’il considère comme totalement superflue, voire relevant du pur pathos. Il ne reste donc des instruments à cordes (ici, du seul violon) qu’une ligne pure et souvent délicate, d’une intemporelle et fragile beauté. Cette caractéristique est mise en exergue par le jeu fin et presque plaintif de David Simonacci. Ces "Melodies" possèdent un pouvoir d’envoûtement manifeste. Certaines d’entre elles évoquent naturellement quelque folklore dont on ne saurait précisément situer l’origine : ce n’est ni balkanique, ni celte, ni indien… mais peut être un peu de tout cela à la fois ? D’autres plages luisent doucement d’une belle lumière diffusant une quiétude sans limite. De magnifiques pièces, hypnotiques, invitant à la méditation et à l’introspection. Somptueux et évanescent.

Plus statiques encore que les plus calmes des pièces précédentes, "Two4" (1991) et "Two6" (1992) sont deux objets célestes aux pulsations d’une extrême lenteur. En quelque sorte, le minimalisme fait musique. Le jeu du violon en quart de tons confère à ces morceaux une saisissante étrangeté. Si Satie est le père assumé de la «musique d’ameublement», alors Cage est sans nul doute celui de la «musique du dénuement».

Les "Melodies" distillaient des climats propices à la méditation ; "Two4" et "Two6" confinent résolument au transcendental.

Commentaire technique :

Le piano est ici merveilleusement consistant et bien enveloppé de résonnances qui dramatisent encore son expressivité. Il affiche sur toutes les plages une pureté minérale et une rigueur harmonique poussées, dans le cadre d’une prise de son au spectre très étendu.
Le violon est enregistré de très près, ce qui lui donne un caractère tonal tout à fait particulier (à la fois mat et parfois presque grinçant), assez peu souvent rencontré au disque, et rarement perçu de cette manière en concert. De ce point de vue, la toute première écoute peut dérouter. Les bruits de frottement de l’archet, indispensables, sont particulièrement bien mis en relief.


Complete Music for Prepared Piano
Brilliant Classics 8189 – DDD (3 CD)

Les pièces pour piano préparé sont évidemment d’un abord plus difficile que celle citées ci-dessus. Rappelons que John Cage, esprit rebelle et avant-gardiste, sorte de dadaïste en musique, seul ou au sein du mouvement Fluxus, fût l’un des premiers, immédiatement à la suite d’Henry Cowel, à vouloir détourner – pervertir ? - la structure harmonique de l’instrument en insérant ou en posant sur ses cordes des objets de toute nature. Cette pratique a ensuite été reprise par d’autres compositeurs ou performers, de manière ponctuelle ou plus systématique, et ce dans des répertoires variés. On peut notamment citer le compositeur russe Alfred Schnittke, assez coutumier du fait, ou encore le guitariste Fred Frith, auquel nous avons récemment consacré un compte-rendu de concert relevant justement de cette pratique.
Pour le jeune Cage des années 40, outre la démarche purement iconoclaste s’apparentant à un sabotage de l’instrument et du répertoire qui lui était jusqu’alors associé, il s’agissait aussi de créer des musiques et sonorités originales (évoquant celles du gamelan indonésien) pour accompagner notamment les ballets de Merce Cunningham, chorégraphe américain dont il était très proche.

On ne soulignera ici que le caractère totalement inouï du résultat sonore (pour l’époque en tous cas… mais sans doute encore aujourd’hui !), qui met en exergue les aspects percussifs du jeu pianistique, tout en écourtant la durée des notes et en "acidifiant" ou en "métallisant" les timbres. Les obstacles constitués par les points de contact des objets avec les cordes contribuent en effet à décaler les fréquences de résonnance des cordes vers l’aigu, à freiner leurs modes de vibration libres, et à faire apparaître des toniques liées à la nature et à la forme mêmes des objets déposés. Il reste que cette dégradation du contenu harmonique des notes et accords vers une espèce de fausseté tonale - la matière sonore semblant comme «évidée» - peut ne pas être du goût de tout le monde…


Et le piano préparé le plus ultime, le plus définitif, est sans nul doute celui de l’installation "Infiltration-homogen for grand piano", réalisée en 1966 par son acolyte de Fluxus Joseph Beuys, et qui est lui totalement réduit au silence puisqu'entièrement enveloppé d'une épaisse ganse de feutre !
Un silence d'ailleurs cher à Cage.

Mais revenons au tryptique édité par Brilliant Classics, qui regroupe donc la totalité des compositions de Cage pour piano préparé, c'est-à-dire plus de trois heures de musique au total, dans les interprétations compétentes et précises de Giancarlo Simonacci, décidément grand spécialiste de Cage.
A l’étrangeté des sonorités se combine l’originalité de la composition des pièces, souvent de forme miniature, en une espèce de tout où forme et fond s’avèrent absolument indissociables.

Pour aborder ce répertoire que l’on peut qualifier de difficile, on commencera tout naturellement par les premières pièces du CD n°1, composées entre 1940 et 1943, et qui sont d’une matière puissamment rythmique. Leur construction affirmée présente des motifs bien dessinés et récurrents - à défaut d’être parfaitement "mélodiques" -, auxquels l’oreille pourra assez facilement s’agripper. Un souffle jazzy parcoure même certains titres tels que «Primitive», et pourront par exemple faire penser au jeu martelant développé par le pianiste Ahmad Jamal dans ses plus récents disques ... ou même de plus anciens. On pourra également évoquer le caractère ludique et drôle de la majorité des scènes de la suite "The Perilous Night" (1943-1944), ou de "A Valentine Out of Season" (1944) et de "Mysterious Adventure" (1945).

Dans un second temps, les "Sonates et Interludes" pourront être appréciés en dépit du – ou plus justement pour le – délitement manifeste de la structure musicale qu’elles affichent. Cette esthétique rejoint finalement l’attirance de Cage pour le vide, la déconstruction des schémas établis, l’émergence du hasard dans l’œuvre musicale – et dans l’œuvre d’Art tout court. Même si ces pièces sont rigoureusement écrites et ne peuvent donner lieu qu’à de relatives variations d’interprétation, il est indéniable que l’impression d’écoute globale et spontanée qu’elles génèrent les place sur des terres incertaines, chaotiques, dont le relief semble se dérober sous les pieds à mesure qu’on les parcoure. Leur exploration reste donc délicate.
A l’instar d’autres œuvres contemporaines qui présentent un caractère ostensiblement provocateur (que ce soit dans l’instrumentation choisie ou l’écriture ou les deux), il faut aborder ce répertoire sans a priori, dans une disposition d’esprit s’interdisant tout jugement immédiat. Au final, on reste évidemment libre de ne pas apprécier ce que l’on entend !

Commentaire technique :

Ce second coffret de 3 CD très bien réalisés est réellement un must pour qui souhaite découvrir et approfondir ce pan si particulier de la musique du XXe siècle. Il jouit d’une qualité d’enregistrement qui fait bien ressortir tout ce que ces sonorités ont de particulier, avec une excellente notion de matière. On profite également d’une très bonne spatialisation des sons suivant l’arc correspondant à l’extension physique réelle du piano.


dimanche 17 août 2008

Christophe - Aimer ce que nous sommes : un album différent et personnel

Pour beaucoup, à commencer par votre serviteur, Christophe est longtemps resté le symbole d’une certaine forme de variété douce-amère, acidulée à souhait par des claviers d’un autre âge. Un porte-drapeau d’une culture qui me fit danser et flirter à mon adolescence, aux accents de ces yeux bleus délicieusement kitch pour lesquels je garde forcément une tendresse particulière.

Et puis Christophe a disparu, comme s’il refusait de se cantonner à sombrer dans la nostalgie de ses succès pour faire bouillir la marmite, comme certains de ses confrères. En 2001, il refait surface avec Comme si la terre penchait, un album sombre et subtilement arrangé par un artiste pluriel et singulier, marqué par une vraie inspiration, des textes et des compositions troublants et ambigûs, la sensibilité à fleur de peau.

Il aura fallu sept ans de plus pour donner naissance à Aimer ce que nous sommes. Des rencontres, sans doute beaucoup de nuits blanches comme il les affectionne, une envie de se projeter plus loin encore, un peu à la manière d’un Bashung dans son Imprudence, vers ce mélange original et inattendu de poésie simple, d’arrangements parfois flamboyants, sans oublier pourtant le côté « néon juke-box lino » qui caractérise son univers crépusculaire et sensuel.
Si « aimer ce que nous sommes », c’est assumer toutes les facettes de sa personnalité, alors Christophe peut se venter d’avoir brillamment réussi son pari en mélangeant des morceaux d’une rare sophistication formelle – profond et sensible à la fois dans ses textes et ses partis pris artistiques –, à des plages plus ludiques, consciemment kitch, tel « Tonight Tonight » dont raffolera son public habituel.
Pourtant, Christophe échappe facilement aux clichés en mélangeant les genres et les cartes, en jouant du vocodeur et des synthétiseurs, d’un piano qui pleure sous les sentiments ambigus, sombres et lumineux à la fois, pour nous faire plonger dans son univers, oreilles et cœurs aux aguets à la découverte d’un personnage attachant dans sa complexité et son ambivalence assumée. Influences ethniques et guitare électrique en bandoulière, exaltation des montées en puissance des violons, voix écorchée par ce mélange de modernisme et de mélancolie, Christophe se livre et se délivre tout entier, amoureux fou et transi, romantique, pudique et provocateur à la fois pour toucher son auditoire.
Certains y verront peut-être, par manque de référence ou de vécu, l’expression d’un ego démesuré ou d’un jeu de miroir pseudo intellectuel. J’y ai vu pour ma part une envie d’exister complètement, totalement, à travers des mélodies souvent belles et pas si faciles, servies par des textes que l’on prend plaisir à décrypter sous la production luxueuse qui les habille.
Et puis il y a ces amis, ces visites qui habitent le disque en filigrane, comme la voix d’Isabelle Adjanie sur « Wo wo wo wo », le premier morceau, la trompette au timbre tellement personnel d’Erik Truffaz sur le magnifique « Odore di femina », les gitans qui entourent Moraito Chico ou le piano de Carmin Appice quand Christophe ne se met pas lui-même à l’instrument.
Aimer ce que nous sommes est un album troublant, séduisant, sombre et différent, sensible et puissant, que l’on prend plaisir à écouter tout entier, pour entrer complètement dans l’univers d’un artiste qui mérite largement sa place dans une discothèque d’aujourd’hui. En tout cas dans la mienne !



Un peu de technique :

Il suffit d’écouter la dernière plage du disque pour prendre conscience du nombre impressionnant de personnalités, de techniciens, d’artistes et d’instrumentistes mis à contribution pour réaliser cet objet sonore complexe. Enregistré dans huit studios situés dans trois pays différents (France, Angleterre et Espagne), Aimer ce que nous sommes aurait pu se révéler moins convaincant techniquement que musicalement. Mais il faut croire que Christophe et Christophe Van Huffel, responsables de la production, savaient ce qu’ils faisaient au moment de rejoindre en un tout cohérent les délires et les voyages d’un artiste qui préfère visiblement la courbe à la ligne droite. Aimer ce que nous sommes est un album étonnant, pas toujours parfait, mais remarquablement abouti compte tenu de cette complexité viscérale. Tout le monde semble y trouver sa place au sein d’un espace sonore électroniquement très travaillé, qui ne manque pas de mettre en valeur chaque interprète. Mélange d’ambiances électroniques et acoustiques, le disque nous emmène en voyage, nous ballade dans les rues sombres d’une ville la nuit ou sous les feux des projecteurs d’une boîte de nuit, emporté par des basses profondes et contrôlées, un haut du spectre tour à tour rustique et croustillant de détails, mais toujours dans l’emphase d’une mise en scène qui ne ménage rien pour impressionner l’auditeur. Evidemment, les réverbérations exacerbées, surtout sur les voix, et les effets stéréo feront leur petit effet sur n’importe quel transducteur, même si la compression omniprésente étouffe parfois un peu la dynamique dont sont capable les plus gros systèmes.

Christophe
Aimer ce que nous sommes
Chez Universal Music

A écouter aussi: Comme si la terre penchait

lundi 21 juillet 2008

T-Bone Burnett - Tooth of Crime

T-Bone Burnett – Tooth of Crime
Ou Une soirée presque ordinaire de journaliste solitaire, par Christian Izorce.

Retrouvez cette découverte musicale et bien d'autres sur EcoutezVoir magazine : www.evmag.f


L’autre soir, avec Antoine - qu'au passage je remercie chaudement de m’avoir accueilli sur son blog -, je vais dîner chez un ami commun qui fait profession d’enregistrer de nombreux bijoux de l’actualité musicale (jazz, world, variété inspirée, …) et qui possède un très gros système haute-fidélité.
Ce dernier nous fait écouter deux morceaux de T-Bone Burnett … dont j’avais maintes fois entendu parler, mais dont je ne connaissais rien (à part l’excellent Humans from Earth de la BOF d’ «Until the End of the World» de Wenders). Je l’avoue sans vergogne, mais avec une petite boule dans la gorge tout de même.
Le titre de l'album ? True-False Identity.

La claque ! Génial ! Énorme ! (Ca ne veut rien dire mais je n’ai trouvé que ça)
Aussitôt entendu aussitôt acheté ? Et bien non, car le lendemain, chez mon épicier (pourtant bien approvisionné), ils ne l’avaient plus. Mais ils avaient le tout dernier opus, paru en Mai dernier, de cet audacieux bluesman. Tiens, gravé chez NoneSuch ? Ca ne peut point être mauvais … Et hop, dans le cabas !

Rentré chez moi, je me mets en condition : Le Fil de Camille (et son « Oooom » final d’une demi-heure, une merveille), puis La Mort d’Orion de Gérard Manset (historiquement psychédélique) et enfin, T-Bone Burnett et son tout récent Tooth of Crime.

Car j’ai une dent creuse.
Le festin n’était pas terminé.
Dix morceaux de pure bravoure.
Il faut que je vous raconte …

1. Il martèle, ce rock’n’roll ! Il syncope, ce jerk ! Il balance, ce swing à trombone ! Et le T-Bone, il a l’air de balancer tout le monde, aussi ! On l’imagine content de lui, lèvre dédaigneuse et basculé de tête arrogant. Ca s’appelle Anything I can say can and will be used against you. Et je crois que tout est dit.

2. Balade-duo chaloupée aux voix innocemment innocentes au regard du titre, Dope Island, et des paroles (We lived outside the law/we struck with wild desire/…/But now the night’s gone dead/The hours filled with dread). Fondations rythmiques abyssales et sonorités délicatement caverneuses.
N’étaient les lyrics, le prototype du slow de l’été.
- Hein ? … Ah bon ? … Ca n’existe plus depuis 1982 ?

3. The Slowdown. Tiens donc ? Une manière de McCartney frais et dansant, mais un peu passé à la machine à tartare : haché-menu-quelques-câpres-une-goutte-de-Tabasco-bien-au-centre … et, allez, un œuf à cheval jaune mollet posé dessus ! Un rien jouissivemment répétitif, comme une marche militaire d’objecteurs de conscience.

4. Blind man, auquel on se raccroche, superbe duo expressionniste de la chanteuse Sam Philips et du guitariste Marc Ribot. Une vraie chanson de song-writer (comme ça, j’évite en apparence toute répétition dans la même phrase), statique, belle et émouvante. Il a du cœur cet homme-là, quand même !

5. Re-tiens ! Une sorte de McCartney reconstitué, à grand renfort de jolis boum-boums très très graves et de cordes nappées de sirop d’érable. Et ça s’appelle Kill Zone. Mon Dieu, mais où sommes-nous donc, ma chère ?

6. Et ça, c’est la corde qui doit nous pendre qu’on entend au début ? Gloups. Ah non, c’est une guitare ! … Effectivement c’est Rat Age, mais rien à voir avec l’horoscope oriental. Voix d’outre-égout, guitare bien présente mais également souterraine, percussion et bruits de tuyaux déployés en grand arc-en-ciel sonore (ciel très couvert, toutefois). Une chanson d’anticipation qui va vous faire passer le goût de la science-fiction. Ca déménage, pas à grande vitesse, mais avec morgue et autorité. Je cite les paroles (avec l’aimable autorisation du doyen de la Faculté de Nécro-Futurologie) : "I was conceived in a behaviour station/Light years from civilisation/…/As earthman battle for their skins/I come down with the aliens/…/We’ve broken the genetic code/And left it bleeding by the road …". Et je vous laisse découvrir suite et fin. Ca vaut son pesant de cri de haine balancé à la face … des seulement quelques uns qui vont acheter ce disque, et qui, déjà, sont convaincus. C’est vrai mais, quand même, ça va encore mieux en le disant.

7. Ca rampe comme un serpent à sonnette qui susurrerait « Swizzle stick, swizzle stick » en permanence. Ca grince, mais là aussi, ça pousse, comme une rengaine rouillée qui couine mais qui roule. Finalement c’est ultra-binaire, je veux dire le rythme, mais c’est … venimeux … et épide(r)mique. Pour la petite histoire un swizzle stick c'est un agitateur (pour cocktails). Explosif, non ?

8. Telepresence (Make the metal scream). Étonnamment calme pour un titre ! … Enfin calme, en apparence. Voix métallisée déphasée, qui enveloppe et entraîne dans une mélopée en mode mineur et descendant. Déchirant comme un Heartbreak Hotel, façon John Cale bien entendu. Vous voyez ? Et bien, c’est encore mieux, mais en pire.

9. Here come the philistines. Sorte d’anti-rap à caractère néanmoins dénonciateur, construit comme une litanie revancharde sur la société d’aujourd’hui … et ses dirigeants. Parsemé de riffs amers et tranchants. Un régal !

10. Sweet Lulabby. Et pour finir, une petite douceur pour la nuit en forme de gentille balade avec instruments anciens et accents orientaux. La voix inquiète un peu, tout de même. Oh, si peu.

Le lecteur dEcoutez-Voir sera soulagé d’apprendre que T-Bone Burnett, à l’instar de quelques autres personnages du rock mondial tels que Neil Young, a plutôt vu d’un mauvais œil l’arrivée des technologies numériques dans l’audio, et prône depuis de longues années l’application de précautions toutes analogiques à l’enregistrement d’un album. Ses disques (les récents, au moins) sont donc d’une très haute qualité de production et d’enregistrement, mais dont on ne profitera pleinement qu’avec un très bon système hyper-résolu. L’écoute avec un matériel « full range » et apte à reproduire un espace tri-dimensionnel très aéré s’impose ! On appréciera alors le positionnement précis et détouré des éléments de la scène sonore, ce qui en l’occurrence apporte une dimension supplémentaire de compréhension des morceaux. Et pour se faire un peu plus peur encore, il convient d'écouter ce disque sur un système descendant très bas et très fermement dans le grave. Si ces conditions sont réunies, le frisson est garantit.

Bon, vous avez compris ? On parle de T-Bone Burnett comme on parle de mecs de la trempe de John Cale donc, de Dylan, Zappa, Captain Beefheart, Tom Waits. Et du regretté Waren Zevon, aussi.
Rien que ça ?
Oui. Et juste après on fait silence.


Et un grand merci à Philippe, grâce à qui j’ai bien entamé le T-Bone.

Les autres étapes du parcours :

Camille – Le Fil













Gérard Manset – La Mort d’Orion

vendredi 11 juillet 2008

Enghien Jazz Festival 2008: Une grande année pour les oreilles et les yeux !

Reportage photographique réalisé par Antoine Gresland et Christian Izorce du 2 au 6 juillet 2008.



Retrouvez ce reportage musicale et bien d'autres sur EcoutezVoir magazine : www.evmag.f


Pour la neuvième édition de son Festival de jazz, la ville d’Enghien et le groupe des casinos Lucien Barrière avaient bien fait les choses. Sa directrice artistique, Blandine Harmelin, a voulu, comme à l’habitude, remettre le jazz vocal à l’honneur, et c’est bien ce qui fût fait à travers un bouquet impressionnant de voix féminines et masculines.

Cette année plus encore que les précédentes, le Festival proposait un large éventail de musiques et d’artistes venus des quatre coins de la planète pour bercer les oreilles des auditeurs. Avec 250 artistes répartis sur cinq scènes, des concerts gratuits et des têtes d’affiche prestigieuses, nous nous sommes régalés au cours de cinq jours et cinq nuits de musique non-stop, organisés de main de maître par de vrais amateurs de jazz.

Évidemment, avec une telle abondance, il était impossible de tout voir et de tout entendre, mais nous avons tout de même pris le temps de nous promener dans les rues de la ville thermale pour picorer ça et là quelques-uns des 30 concerts « off » proposés en marge des soirées prestigieuses du Casino, sous un ciel parfois changeant, mais toujours dans la bonne humeur.

Le soir, la grande salle du casino d’Enghien recevait une première partie en forme de découverte, suivie d’artistes de notoriété internationale qui pouvaient s’exprimer dans des conditions remarquables, grâce aux efforts émérites d’une équipe technique très compétente.
C’est donc le jazz vocal féminin qui était à l’honneur des débuts de soirée du casino. Au milieu de ces performances de haut niveau, nous retiendrons d’abord Annabelle Askinn, une jeune femme d’à peine 20 ans qui a su toucher le cœur des spectateurs par la richesse de sa voix et son implication totale dans la musique. Accompagnée de deux violonistes (Olivier Leclerc et Frédéric Ammann, complices et talentueux), du guitariste Didier Bégon et du contrebassiste Grégoire Dubruel, elle réussissait sans mal à envoûter son auditoire avec une maturité étonnante pour son âge. On retiendra notamment deux reprises qu’il fallait avoir le courage d’entonner à la suite de leurs précédents interprètes : l’« Alleluia » de Léonard Cohen, façon Jeff Buckley, et une version particulièrement inspirée d’« Angie » des Rolling Stones. Gageons que cette jeune femme au visage d’ange trouvera bientôt un producteur qui l’aidera à se faire connaître du grand public. Devant un tel talent, les chanteurs de la Star Ac’ n’ont plus qu’à retourner à leurs chères études…

Annabelle Askinn ou la preuve que le talent n'attend pas le nombre des années !


Dans un style totalement différent, nous sommes également tombés sous le charme de Shanna Waterstown, une chanteuse américaine venue du gospel, bercée par la Motown et les negro spirituals, et qui développait un répertoire centré sur le blues et la soul autour de son premier album Inside My Blues, dont nous aurons bientôt l’occasion de vous reparler. Dotée d’une voix puissante et pénétrante, d’un physique de déesse et d’un charme naturel confondant, elle réussissait à retenir l’attention d’une salle venue écouter Buddy Guy, grâce à une performance de haute volée qui ne laissa personne indifférent. Une future (déjà) grande que nous suivrons de très près dans les mois et les années à venir.

http://www.blogger.com/www.shannawaterstown.com

http://www.blogger.com/www.myspace.com/shannaterstow


Quant à l’affiche principale de cette neuvième édition, elle avait fière allure et réservait quelques très beaux moments de musique à travers la présence d’artistes de classe internationale.

John McLaughlin, impressionnant techniquement, profite d'une relation privilégiée avec ses compagnons pour développer une musique inventive. À réserver aux initiés !

Jeudi 3 juillet, John McLaughlin nous propulsait dans sa quatrième dimension avec un groupe de superhéros musiciens tutoyant les frontières du jazz et du rock, comme à la belle époque du Mahavishnu Orchestra. Si le guitariste britannique n’a rien perdu de son exceptionnelle virtuosité technique, il pouvait compter sur le batteur Mark Mondesir, explosant littéralement d’énergie pure, le clavier (et batteur à ses heures) Gary Husband et l’incroyable bassiste français Dominique Di Piazza, pour développer une sophistication formelle de tous les instants pendant près de deux heures. Un concert en forme de coup de poing dont on retiendra notamment le duo entre Mark Mondesir et Gary Husband (impressionnant derrière ses percussions), les solos inspirés et modulés de Dominique Di Piazza et la bonne humeur communicative de John McLaughlin qui n’hésitait pas à sortir du cadre pour subjuguer le public à coups de riffs tendus et de mélodies audacieuses.




Dominique Di Piazza ne s'est pas ménagé pour être à la hauteur du maître !

















Mark Mondesir, petit par la taille, immense par le talent !




Gary Husband, inventif aux claviers et totalement déjanté aux percussions ! Un vrai bonheur quand il s'agit de répondre aux prouesses de Mark Mondesir.
















http://www.blogger.com/www.johnmclaughlin.com

http://www.blogger.com/www.myspace.com/johnmclaughlinofficial






Vendredi 4 juillet, c’était au tour de Buddy Guy d’entrer en scène pour faire découvrir à celles et ceux qui ne le connaissaient pas encore le son de Chicago et du blues électrique qui fit la renommée de la ville au début des années 60. Inspiré à ses débuts par le grand Muddy Waters, ce jeune homme de 72 ans n’a rien perdu de cette facilité guitaristique virevoltante qui fit de lui un musicien de studio très demandé avant que ne démarre sa carrière en solo. Au cours d’une heure et demie (et pas une minute de plus, malheureusement !) de musique inventive et délurée, n’hésitant pas à investir la salle, à monter au balcon ou à s’asseoir à côté des spectateurs, il délivrait une performance en tout point fidèle à sa légende et mettait tout le monde debout. Avec sa voix rocailleuse et cette aisance qui n’appartiennent qu’aux grands showmen américains, il démontrait une fois de plus la richesse d’un blues lourd et puissant, soutenu par des musiciens de très grande classe. On retiendra de cette performance l’autre guitariste du groupe, Ric Hall, qui affichait sans forcer un talent digne de son maître, le bassiste Orlando Wright pour son jeu tout en nuances (pas facile derrière de tels monstres de se faire entendre !) et la frappe légère et rapide du batteur Tim Austin contrastant avec son physique de catcheur. Un petit clin d’œil aussi au clavier Marty Sammon, dont la gentillesse et la disponibilité ont su conquérir les faveurs d’un photographe limité par le temps…
Nous reviendrons très bientôt en détail sur la carrière de ce grand artiste à l’occasion de la sortie de son nouvel album.

















Buddy Guy dans tous ses états confirme qu'il reste l'un des plus grands guitaristes de blues de la planète... Et quelle voix !




http://www.blogger.com/www.buddyguy.net

http://www.blogger.com/www.myspace.com/buddyguy




Al Jarreau ou le plaisir de chanter fait homme ! Un bonheur qu'il sait partager avec le public...


Dernier coup de cœur de l’équipe d’Écoutez voir : Al Jarreau faisant vibrer la salle du casino, Samedi 5 Juillet, de cette voix inimitable qui lui a valu d’être récompensé au cours de sa longue carrière de cinq Grammy Awards dans trois catégories différentes (jazz, pop et R&B). Éclectique et séduisant, virevoltant sur scène, captivant l’auditoire de sa voix modulée et de ses longues mains fines aux mouvements élégants, Al Jarreau nous a donné tout ce qu’il avait sur lui ce soir-là. Un personnage émouvant et sensible, doté d’un groove ahurissant, tant il excelle à poser sa voix avec intelligence et sensibilité sur les mélodies d’un groupe de musiciens confirmés, entièrement dédiés à sa cause. Autour de Joe Turano, claviers, saxophoniste et directeur musical de la formation, on retrouvait Mark Simmons à la batterie, le très bon guitariste John Calderon, Stan Sargeant à la basse, Larry Williams aux claviers et la brillante et séduisante Debbie Davis, dont les vocalises venaient discrètement soutenir le talent d’Al Jarreau. Une très belle soirée, marquée par un artiste de 68 ans qui n’a rien perdu de sa fraîcheur ni de sa générosité.



http://www.blogger.com/www.aljarreau.com


















Toujours charmeur, le vieux lion n'a pas dit son dernier mot !


Au final, cette neuvième édition du Festival d’Enghien-les-Bains a largement répondu aux attentes des amateurs de musique, venus nombreux dans cette petite ville d’eau située à une quinzaine de kilomètres de Paris pour écouter du jazz dans les meilleures conditions. En programmant de jeunes artistes talentueux dans la ville et sur la scène du casino (sans même évoquer le Jazz Club en fin de soirée où nous avons siroté avec plaisir quelques coupes de champagne), il a joué son rôle de révélateur, au service de tous les jazz, sans concession ni compromis. Avec des têtes d’affiche prestigieuses, des styles aussi différents que ceux de Térez Montcalm et de Madeleine Peyroux, de Buddy Guy ou de John McLaughlin, sa remarquable organisation et sa régie technique parfaite, Enghien vient encore de consolider sa réputation, pour rejoindre celles de manifestations prestigieuses telles que Montreux, qui nous font rêver depuis notre adolescence.

Nous ne manquerons pas d'y revenir l’été prochain pour une dixième édition qui s’annonce déjà sous les meilleurs auspices.

Nous tenons à féliciter toute l'équipe du Festival et à remercier tout particulièrement Blandine Harmelin, sa directrice, ainsi que Karl Salmon-Foucher, son attaché de presse, qui ont tout mis en œuvre avec une rare gentillesse pour nous recevoir dans les meilleures conditions possibles.

samedi 24 mai 2008

A l’occasion du concert de clôture de saison de tm+ Une interview de Laurent Cuniot


Musique contemporaine

par Christian Izorce


Que le lecteur d’Ecoutez Voir se rassure ! La musique contemporaine n’est pas le seul domaine qui me passionne et j’aurai probablement l’occasion de vous faire partager mes autres goûts et découvertes en matière musicale. Si elle n’est pas le seul terrain musical que je fréquente, elle est en revanche un de ceux que j’arpente avec le plus d’appetit et de curiosité, et ce depuis d’assez nombreuses années. Rien ne m’y prédestinait, et en tout cas pas une éducation musicale qui m’aurait a priori familiarisé avec les écritures sérielle, probabiliste, spectrale ou avec quelque autre concept typiquement contemporain. Pour ma part, pas non plus d’appartenance à des cénacles très fermés d’érudits nombrilistes … Non, la création contemporaine actuelle n’est pas qu’une musique pour techniciens ou musicologues, ce que l’on lui reproche souvent ! Et donc, le goût de la découverte, de l’expérimentation sans limite imposée, la recherche du jamais entendu (ou vu) m’ont toujours guidé en matière artistique. Et m’ont notamment amené vers tm+, ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui, auquel j’ai récemment eu l’occasion de consacrer un premier article sur ce blog. J’y soulignais déjà que cette formation suit une démarche constante de programmation mixte (entre nouvelles créations et œuvres du répertoire) et de collaboration étroite avec les compositeurs. Ceci rend ses concerts à la fois très vivants et « actuels », mais aussi plutôt accessibles, pour qui fait preuve d’un minimum de curiosité. Nous avons retrouvé cette formation le 23 Mai dernier et avons réalisé, en exclusivité pour nos lecteurs, une interview de son chef et directeur artistique Laurent Cuniot.

CIBonjour et merci de nous recevoir.
Laurent Cuniot – Bonjour …

CI - Laurent Cuniot, comment être vous entré en musique contemporaine ?
LC - Entré en musique contemporaine ? (rire) … Disons que j’y suis venu par l’envie de composer, alors que j’étais encore élève au Conservatoire … Et cela m’a naturellement amené à découvrir les compositeurs de mon temps.

CI - Mais cette vocation de compositeur semble passée au second plan aujourd’hui …
LC - Il est vrai qu’aujourd’hui, vu de l’extérieur, mon activité de chef, très liée néanmoins à la création grâce aux collaborations actives que nous développons avec les compositeurs, a pris le pas sur celle de compositeur. Mais, je vais revenir à la composition (sourire) … que je n’ai jamais vraiment quittée !

CI - Que signifie exactement « tm+ » ?
LC - On peut dire qu’aujourd’hui le sigle « tm » signifie « territoires musicaux ». Mais historiquement, l’ensemble s’est constitué en plusieurs strates, autour d’un trio initial fondé dès 1977. Il s’agissait du « trio musical + », formation alors spécialisée dans l’exploration de la lutherie électronique de l’époque, c'est-à-dire principalement les outils de synthèse sonore analogique. Nous étions en fait adossés au grm (Groupe de Recherche Musicale de l'INA), dont nous étions en quelque sorte l’organe de création des oeuvres, à l’instigation de François Bayle, son directeur. Nous étions très à la pointe de la recherche électro-acoustique et interprétions exclusivement des créations, c'est-à-dire de nouvelles œuvres qui venaient juste d’être composées. Nous explorions parfois aussi le domaine de l’improvisation. Mais la formation et la vocation de l’actuel tm+ ont vraiment pris corps vers 1986, avec le septuor que nous constituions à l’époque (violon, violoncelle, clarinette, cor, percussion et deux synthétiseurs). J’y occupais alors le poste de violoniste et de chef. A cette époque nous n’interprétions également que des créations, exclusivement suscitées par la forme même de l’ensemble. Progressivement j’ai introduit à notre répertoire des œuvres du répertoire, et progressivement aussi d’autres musiciens nous ont rejoints. Aujourd’hui l’ensemble compte vingt musiciens permanents, auxquels s’ajoutent des musiciens invités.

CI - Pourriez-vous citer cinq ou six œuvres contemporaines à découvrir, à destination de ceux de nos internautes qui sont peu familiers avec ce domaine musical ?
LC - Il est évidemment difficile de répondre à une telle question. Il faudrait sans doute considérer d’une part le public de culture classique, d’autre part le public n’en possédant pas ou peu, et qui est finalement peut être plus ouvert à ce que le répertoire contemporain peut représenter d’inouï, d’expérimental … Ce répertoire reflète d’ailleurs davantage ce qui est en nous, le monde tel qu’il est aujourd’hui, la vitesse de la vie actuelle … beaucoup mieux que la musique des siècles passés. Pour le premier public, je citerais volontiers des compositeurs tels que Dutilleux et Messiaen, qui restent d’une facture relativement classique. Pour ceux qui sont prêts à aborder d’autres contrées, je prescrirais la découverte de compositeurs vraiment actuels, qui intègrent une part de l’héritage contemporain du milieu du 20ème siècle tout en souhaitant quand même rester audibles … et programmés ! Ils réalisent une synthèse entre les acquis de l’avant-garde, son vocabulaire spécifique, et la possibilité d’être entendus et appréciés spontanément au concert. Car il est vrai que pendant les années 50 par exemple, l’avant-garde est allée très loin dans l’expérimentation, ce qui est un bien pour la musique, mais qui l’a rendu parfois hermétique, moins accessible en tous cas. Pour revenir à la question, j’aurais envie de citer l’excellent livre de Pierre Gervasoni (« La musique contemporaine en 100 disques »), ainsi que des compositeurs tels que Tristan Murail, Gyorgi Ligeti, et un compositeur actuel qui lui est très proche, Bruno Mantovani … Pascal Dusapin également. Mais la découverte de ce monde doit absolument passer par le concert, et par l’appréciation par le public du niveau d’excellence, de la virtuosité auxquels les musiciens qui se consacrent à ce répertoire sont parvenus. C’est un élément très important … celui de la découverte d’interprètes d’exception, et la possibilité d’être en contact direct avec les compositeurs, ce que nous tentons constamment de favoriser.

CI - Quelques mots maintenant … peut être même quelques scoops, sur la saison 2008/2009 ?
LC - Tout d’abord, nous effectuerons une tournée en Scandinavie en Octobre, où nous jouerons des compositeurs danois et français. De retour en France, nous programmons un concert-rêverie d’environ une heure, où les œuvres s’enchaîneront les unes aux autres, autour des compositeurs aussi divers que Rameau, Messiaen, Mantovani justement, et Debussy. Ensuite, nous aurons le plaisir de programmer un opéra-bouffe, qui sera donné début Janvier à la Maison de la Musique de Nanterre : Les quatre jumelles de Régis Campo, d’après la pièce de Copi. Nous donnerons également, dans l’espace de projection de l’Ircam, une pièce d’un compositeur italien, Andrea Vigani, qui nécessite la mise en oeuvre d’un important dispositif de spatialisation du son. Et au même programme, le Pierrot Lunaire de Schönberg, que nous essaierons d’interpréter dans l’esprit même du Sprechgesang (« chant parlé ») de l’époque, c'est-à-dire avec dans le rôle titre une comédienne allemande, Isabel Menke, plutôt qu’une chanteuse.

CI - Pas de compositeur à l’honneur la saison prochaine ?
LC – Non, pas cette année.

CI - Merci Laurent.
LC - Merci et à bientôt, pour la présentation de la saison 2008/2009 (Samedi 11 octobre 2008 à 18h30, date sous réserves)



Concert La Rose des Vents – Vendredi 23 Mai 2008 – Maison de la Musique de Nanterre – Grande Salle

Laurent Cuniot nous proposait donc, pour le tout dernier concert de cette saison 2007/2008, une palette d’œuvres haute en couleur, en forme d’incitation au voyage, inspirée du cycle de Mauricio Kagel intitulé La Rose des Vents. Rappelons par ailleurs que quatre concerts de tm+ avaient mis Philippe Manoury à l’honneur cette année. Le programme de ce concert donnait encore à entendre deux œuvres récentes de ce compositeur, dont Instants Pluriels, une commande dont tm+ est le dédicataire, et donnée ce soir là en création mondiale.

L’orchestre nous emmenait tout d’abord à la découverte du Nord-Ouest, composé en 1991 par Mauricio Kagel. Cette pièce, ainsi que Sud, donné en seconde partie, fait partie de son cycle La Rose des Vents (Stücke der Windrose). Kagel est sans aucun doute l’une des figures les plus ostensiblement drôles de l’univers des compositeurs d’aujourd’hui. Sa fascination pour les sonorités « étrangères » sinon étranges, pour les effectifs hors-normes, pour une certaine forme de théâtre musical, son attitude constante d’explorateur sans frontière en font une personnalité excessivement attachante dont la plupart des œuvres restent accessibles en première écoute, même pour le "non-initié".
Nord-Ouest se déploie tout d’abord comme une marche lente et plaintive à l’insolite polyrythmie, suivie par une seconde partie au contraire très enlevée. On y retrouve des fragments de musique andine qui résonnent comme des évocations de lieu beaucoup plus que comme de véritables citations musicales. Mais légèreté et chromatisme instrumental restent les déterminants de cette œuvre qui utilise quelques instruments exotiques (harmonium, sifflets). Tout au long de l’exécution, le chef Laurent Cuniot jouait effectivement le jeu de la contemplation, le regard tout d’abord fixé au Nord-Ouest, puis vers les autres points cardinaux du cadre de la scène, pour finalement descendre de son estrade et s’y asseoir, pensif, à l’issue du morceau.

Oi Kuu, de Kaija Saariaho, pour clarinette et violoncelle, venait en deuxième pièce. Ce duo a été composé en 1990 par la compositrice finlandaise, et constitue, au moins par sa brièveté et sa concision une manière de contrepoint aux superbes Du Cristal et … A la fumée, œuvres plus monumentales composées à la même époque (et dont on ne saurait trop recommander l’écoute). A la clarinette, Francis Touchard, ample chemise cubo-tachiste noire et blanche. Au violoncelle, Florian Lauridon, vêtu de fines rayures verticales. Ce duo tout en contrastes allait déployer la maîtrise dont il est capable pour tisser d’un souffle et d’un frottement une fine étoffe moirée. Issu du silence, l’accord liminal parfait entre vent et cordes se distendait bientôt et révélait les fêlures timbrales de chaque instrument. Une œuvre très contemplative, plutôt intérieure, elle aussi bien dans l’esprit du concert.

La soprano Rayanne Dupuis et tm+ dans Cruel Spirals - crédit photo Christophe Alary

Pour clore la première partie du concert, tm+ donnait, en création française, les Cruel Spirals pour soprano et ensemble (2007) de Philippe Manoury. Il s’agit ici d’une œuvre éminemment référentielle, basée sur des écrits de Jerome Rothenberg, poète américain rencontré par le compositeur lors de son actuelle résidence à San Diego. On assistait tout d’abord à la projection de la lecture du cynique « Cruel Majority » par son auteur, lequel poème est musicalement repris par Manoury dans le premier et le dernier mouvements de cette œuvre en neuf tableaux. Cette introduction et cette coda aux faux airs de Pierrot Lunaire font partie des mouvements sarcastiques et expressionnistes de l’œuvre. Mais il s’agit une composition très variée, qui se déplie comme un livre d’images musicales, alternant en un schéma symétrique des parties incantatoires et des mouvements plus douloureux d’un grand pouvoir émotionnel. Ces derniers sont inspirés de la série de 14 Stations écrites par Rothenberg. Quatorze camps nazis. Cinq évocations musicales de cet univers. Il s’y développe un climat évoquant la plainte, dont l’exécution en quart de ton contribue à faire ressortir la profondeur mais aussi l’angoissante beauté. Un lent battement de cœur continu, scandé à la grosse caisse, supporte et ajoute de la tension à ces mouvements.

Après l’entracte, départ vers le Sud de Kagel. Un sud de faux-semblants enfin révélés, lorsque qu’un motif rythmique de tarentelle se dilue peu à peu dans le temps, en se difractant comme par passage dans un prisme. Les composantes visibles (ici audibles) qui apparaissent dans ce spectre illustrent alors une forme d’amertume et de mélancolie. Les musiciens étaient de nouveau les comédiens de ce petit théâtre musical et ajoutaient du sens à l’œuvre par le biais de leurs gestes et attitudes. Ils achevaient d’ailleurs les derniers accords de la pièce d’une manière quasi-mécanique et dans un état apparent de pétrification et d’accablement.

tm+ interprétant Instants Pluriels - crédit photo Christophe Alary

Point d’orgue de la soirée, les Instants Pluriels de Philippe Manoury, composés en 2008 à San Diego, et dont on aurait souhaité qu’ils durent plus longtemps encore. Durée, instant, là sont bien les mots-clés de l’œuvre, qui repose sur les conceptions avancées de l’auteur sur le temps dans la musique. Un temps musical qu’il oppose par exemple au temps littéraire. Le propos de Manoury est aussi de faire ressortir le côté fragile et précaire des notions de simultanéité et de causalité, la construction d’une œuvre musicale ne renfermant pas la même exigence chronologique que celle d’un roman (exception faite peut être des expériences d’un Robbe-Grillet en la matière ?). Pour faire ressortir le caractère spécifique que ces instants peuvent acquérir selon la manière dont ils sont présentés, l’orchestre se subdivisait en deux sous-ensembles d’effectif équivalent, conduits l’un par Philippe Manoury, l’autre par Laurent Cuniot. Dans une figure de tandem ajusté à la microseconde, les deux chefs s’adressaient constamment des coups d’œil ou autres signes plus marqués de synchronisation. Et les deux ensembles se renvoyaient ainsi l’écho d’une composition qui, pour être sous-tendue par une mathématique complexe, n’en était pas moins étonnamment lisible et évidente pour l’auditeur. D’une position bien centrée dans la salle, on ne perdait rien en effet, ni de l’origine géographique précise de chacun de ces instants musicaux qui la structurent, ni du rayonnement global, alterné, conjoint ou glissant, de ces deux formations. Les déphasages sonores induits n’en étaient que plus éloquents.

tm+ donnait donc une fois de plus un bel exemple de partenariat entre compositeur et formation musicale. Si l’on excepte sa très prochaine participation au Festival di Nuova Musica au Palais Farnese de Rome (le 5 Juin) et au Concert des Jeunes Compositeurs du Conservatoire de Nanterre (le 14 Juin), il faudra désormais attendre la rentrée prochaine pour pouvoir assister à sa nouvelle saison …



Christian Izorce remercie Laurent Cuniot, Catherine Navarro et Christophe Alary pour leur aimable concours.


Discographie sélective :

Mauricio Kagel

Stücke der Windrose : Osten, Süden, Nordosten, Südosten ; Phantasiestück
Govert Jurriaanse : flûte – Marja Bon : piano – Schönberg Ensemble direction Reinbert de Leeuw








Editeur : Montaigne Auvidis/WDR (1994)






Kaija Saariaho

Works for cello (Petals, Oi Kuu, Spins and Spells, Mirrors, Sept Papillons, Près)
Alexis Decharmes : viloncelle - Nicolas Baldeyrou, clarinette - Jérémie Fèvre, flûte





Éditeur : Aeon 637 Harmonia Mundi (2006)







Du Cristal ,... à la fumée, Nymphea

Los Angeles Philharmonic - direction. Esa-Pekka Salonen - Kronos Quartet - Anssi Karttunen : violoncelle - Petri Alanko : flûte*





Éditeur : Ondine ODE 804-2 (1993)








Bibliographie :

« La musique contemporaine en 100 disques » par Pierre Gervasoni – Editions MF / Un guide d’écoute

mercredi 14 mai 2008

Poursuite de la saison musicale de l'ensemble tm+

Musique contemporaine

L'ensemble tm+ à la Maison de la Musique de Nanterre
Prochain concert le 23 mai, au même endroit

Le Geste – Concert du Dimanche 23 Mars 2008
par Christian Izorce

L’ensemble tm+ s’investit depuis plus de vingt ans dans l’interprétation sélective et clairvoyante d’œuvres de notre temps. Créée en 1986 par Laurent Cuniot qui la dirige depuis lors, cette formation protéiforme défriche inlassablement les territoires parfois arides de la musique contemporaine, le plus souvent dans le cadre de partenariats étroits avec les compositeurs.


L. Cuniot en présentation de saison (C.Izorce)


C’est ainsi qu’en Mars dernier, l’ensemble donnait, à la Maison de la Musique de Nanterre, un concert de chambre placé sous la thématique du geste, associant des œuvres de Kaija Saariaho, Philippe Manoury et Philippe Hurel. Comme à son habitude, Laurent Cuniot avait conçu un programme didactique, contrasté mais cohérent, pour le plus grand plaisir d’un public certes initié, mais qui remplissait sans peine l’Auditorium Rameau. Preuve supplémentaire de la réputation dont jouit cet ensemble, les trois compositeurs étaient venus assister à l’exécution de leurs œuvres.



Le compositeur et enseignant Philippe Manoury, né en 1952, était cette saison mis à l’honneur par tm+, qui lui consacrait quatre concerts.

Crédit photo brahms/ircam

Manoury, dont le nom est étroitement associé à l’IRCAM, revendique une filiation naturelle avec des compositeurs tels que Boulez, Stockhausen et Xenakis, et avoue un fort tropisme pour les processus compositionnels, souvent mis en œuvre chez lui à l’aide de l’outil informatique dont il est l’un des spécialistes. C’est ainsi que Jupiter (pour flûte), Pluton, La Partition du Ciel et de l’Enfer, Neptune, qui figurent parmi ses œuvres les plus connues (et, pardonnez cet abus, les plus citées) font appel au traitement du signal en direct ainsi qu’à la captation et à l’exploitation temps-réel des modes de jeu des instrumentistes. Il en résulte des pièces dont le procédé de composition est rigoureusement codifié, mais qui sont sans cesse renouvelées au gré de leurs exécutions - malheureusement trop rares, à l’instar de nombreuses œuvres contemporaines -, et dans lesquelles les interprètes agissent sur leur déroulement même. L’attrait pour l’évolution du motif musical au sein de compositions régies par des lois plus ou moins contraignantes se retrouvait à des titres divers dans toutes les œuvres de ce concert même s’il ne faisait pas appel à l’électronique.

Le programme commençait donc par l’étourdissant Solo pour vibraphone de P. Manoury, interprété de mémoire et de façon extrêmement virtuose par un Florent Jodelet à la fois très en forme et incroyablement précis. Cette pièce, très difficile pour l’interprète, affiche un chromatisme délié soutenu par un tempo souvent rapide, en alternant passages délicats et soudaines éruptions sonores (surprenants et éclatants clusters). Mais elle fait surtout appel au contrôle de la résonnance des lames du vibraphone, qu’il s’agit de freiner d’un geste approprié au moment voulu par le compositeur. En dépit du caractère naturellement cristallin et aérien de l’instrument, il s’agit donc d’une pièce très tenue, sous-tendue par une logique implacable, qui fixe pour chaque frappe individuelle des conditions de début et de fin rigoureusement définies.

L’on passait ensuite à Terrestre, composé en 2002 par K. Saariaho, qui constitue en fait le second mouvement de son concerto pour flûte Aile du Songe. L’effectif réunissait flûte solo, percussion, harpe, violon et violoncelle. Basée sur un recueil de poèmes de Saint-John Perse consacré aux oiseaux (« Birds »), la ligne soliste parfaitement maîtrisée par Gilles Burgos y fait grand usage de modes de jeu explorés au vingtième siècle (exacerbation et vocalisation du souffle, whistle-tone) … Une pièce un peu plus technique, plus démonstrative peut être que d’autres opus de la compositrice finlandaise, très habile à peindre de vastes fresques sonores en constante évolution, et qui reste toujours très attachée à déployer un savant espace tonal, subtil travail sur les timbres, affirmant ainsi une filiation revendiquée avec le courant dit spectral.

Retour au solo, ici dédoublé, des Loops III pour deux flûtes, composé par Philippe Hurel. Pièce qui n’est pas sans rappeler l’esprit des Sequenze de Luciano Berio, notamment pour son aspect théâtral et virtuose, obligeant physiquement les solistes Anne-Cécile Cuniot et Gilles Burgos à traverser l’espace de la scène pour suivre une longue partition déployée sur plusieurs chevalets. Ici, le traitement compositionnel vise notamment à faire fusionner les deux flûtes en un seul instrument dès lors pourvu de capacités contrapuntiques étendues. Selon les propos mêmes du compositeur : « chaque transformation des petits motifs énoncés conduit inévitablement à une boucle que l’on a déjà entendue, et l’auditeur est pris peu à peu dans une dans une sorte de toile d’araignée dont il lui est très difficile de s’échapper ». Il s’agit effectivement d’une pièce spectaculaire, lancinante, et qui pousse pratiquement les solistes – et les auditeurs - dans leurs derniers retranchements …

La seconde partie du concert commençait par l’exceptionnel Michigan Trio de Manoury, pièce qui lui fût commandée en 1992 par l’École de Musique de la Michigan State University. Toutes résonnances dehors, cette pièce concentrée et sobre bénéficiait ici de la très grande proximité entre musiciens et spectateurs. Cette œuvre intègre en effet dans son discours les divers modes de jeu et les résonnances de la table d’harmonie du piano, au même titre que les développements mélodiques et harmoniques en eux-mêmes. La qualité de silence requise pour en jouir pleinement est donc très élevée. On y appréciait notamment le jeu de Dimitri Vassilakis, incroyablement sombre et tendu dans le grave, cristallin et tranchant dans l’aigu, et qui devait souvent laisser les résonnances du piano s’exprimer jusqu’à leur dernier souffle ou presque. A plusieurs reprises, le clarinettiste Francis Touchard allait littéralement verser la fin d’une phrase musicale dans le piano ouvert, pour en faire surgir d’étranges échos, ou à l’inverse y récupérer la fin d’un accord en un savant et difficile jeu de morphing spectral, réalisé ici de manière purement acoustique. Le geste, toujours et encore. La perspective sonore irréelle ainsi créée par ces passerelles, la circulation maîtrisée de l’énergie acoustique entre instruments, ouvraient comme une dimension spatiale supplémentaire dans la scène. En dépit de son acoustique naturelle un peu claire, le lieu « mat » du concert se « réfléchissait » ainsi dans le corps même du piano, en une troublante mise en abîme d’un effectif musical resserré, au propos économe.

Le concert s’achevait par Pour Luigi, de P. Hurel, œuvre toute en contrastes (l’expression est galvaudée, c’est un fait !), tant sur le plan rythmique que sur celui de l’écriture. Hurel y mêle effectivement les rythmiques issues des «musiques populaires» au formalisme parfois complexe des «musiques savantes» d’aujourd’hui. Mais ici encore la forme même de la pièce, ses développements et ses régressions, sont excessivement travaillés par le compositeur, très au fait des procédés, vocabulaires et grammaires nouveaux développés dans la seconde moitié du vingtième siècle musical (utilisation des micro-intervalles, jeu sur les spectres, écriture probabiliste, intérêt pour les structures fractales). En dépit de l’érudition manifeste et presque austère qui sous-tend cette œuvre, l’interprétation très vivante qui en était donnée par les solistes de tm+ la débarrassait de tout caractère intellectuel ou abscons.

Nous retrouverons l’ensemble tm+ le 23 Mai prochain, toujours à la Maison de la Musique de Nanterre mais cette fois dans la Grande Salle, pour le dernier concert consacré à Philippe Manoury. Au programme de cette Rose des Vents : Nord Ouest et Sud de Mauricio Kagel, Oi Kuu de Kaija Saariaho et deux très récentes œuvres de Manoury : Cruel Spirals, créée à New-York le 4 Septembre 2007 et une pièce pour 16 instruments commandée par tm+, en création mondiale. Concert à ne rater sous aucun prétexte ! Pour ceux qui souhaitent découvrir les dernières avancées de la création musicale et redécouvrir des oeuvres un peu plus anciennes.


Discographie sélective :

Malheureusement, tm+ ne compte à son actif discographique aucune des œuvres données le 23 Mars (pour l'instant !), d’où la sélection suivante …


Philippe Manoury

La musique de chambre

Last (1997) – Michigan Trio (1992) – Solo pour vibraphone (1989) – Xanadu (1989) – Toccata pour piano (1998) – Ultima (1996)
Ensemble Accroche Note

Editeur : L’empreinte Digitale - 2007



Kaija Saariaho

Laconisme de l'aile – Concerto pour Flûte "L'Aile du songe"

Poèmes : Saint-John Perse - Camilla Hoitenga : flute - Amin Maalouf : récitant - Orchestre Symphonique de la Radio Finlandaise dirigé par Jukka-Pekka Saraste - Kaija Saariaho & Jean-Baptiste Barrière : électronique

Éditeur : Montaigne - 2002


Philippe Hurel

Ritornello in memoriam Luciano Berio - Loops I pour flûte - Loops II pour vibraphone - Loops III pour deux flûtes - Tombeau in memoriam Gérard Grisey
Anne Cécile Cuniot, flûte - Jean-Marie Cottet, piano - Juliette Hurel et Sophie Dardeau, flûtes - Jean Geoffroy, percussion

Éditeur : Nocturne - 2006